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17 Fév 2021

Les héritages problématiques (2)

Art, immobilier, vente de Mein Kampf, royalties diverses, le Führer était, en dépit de l’image d’homme du peuple dévoué corps et âme à la nation qu’il entretenait savamment, fort aisé. Si dans son ouvrage tristement connu Mein Kampf, il indique avoir subi privations, détresse, faim et dénuement, il bénéficiait, en fait, durant ses années de bohème, d’une rente d’orphelin non négligeable, issue de l’héritage maternel.

Son livre va, par ailleurs, devenir un best-seller. Les ventes démarrent lentement, mais augmentent fortement à la suite des succès électoraux du NSDAP, dépassant les 80 000 exemplaires en 1932. À sa nomination à la Chancellerie du Reich, elles explosent : son éditeur en vend 1,5 million. Si bien qu'Adolf Hitler peut magnanimement se passer de son traitement de chancelier. Mein Kampf s’impose comme la « bible » national-socialiste. Elle est offerte par l’État aux jeunes mariés et aux élèves terminant leur scolarité. Jusqu’à la fin du conflit mondial, plus de dix millions d’exemplaires sont écoulés dans le Reich, et des millions d’autres volumes vendus à l’étranger, où l’ouvrage est traduit en seize langues. Les royalties sont estimées entre 1,5 et 2 millions de Reichsmarks par an. Ainsi, en 1939, un magazine politique américain, Ken Magazine, titre qu’Hitler est « millionnaire ».

En 1939, un magazine politique américain, Ken Magazine, titre qu’Hitler est « millionnaire ».

Propagandiste soucieux de son image, Hitler fait également le commerce de son portrait, ce qui lui aurait fait gagner des millions de Marks. L’émission de timbres à son effigie s’avère aussi très lucrative : plus de 50 millions de Marks de commission selon l’historien Frank Bajohr, responsable du centre d’études sur l’Holocauste à l’Institut d’histoire contemporaine de Munich. Adolf Hitler bénéficie également de dons et contributions volontaires ou obligatoires. En 1933, il sollicite les grands industriels, introduisant l’Adolf-Hitler-Spende der deutschen Wirtschaft, un « don Adolf Hitler » destiné officiellement au NSDAP pour la « reconstruction nationale », mais de facto à la disposition personnelle du Führer, générant alors 30 millions de Reichsmarks par an ; selon les spécialistes, ces dons se seraient montés globalement, jusqu’en 1945, à 700 millions de Reichsmarks.

Ces entrées financières sont d’autant plus arrogantes qu’il n’est, comme la plupart des dignitaires du Reich, pas soumis à l’impôt. Avec sa fortune, Hitler acquiert diverses propriétés, dont Berghof, dans les Alpes bavaroises. Il transforme le chalet à grands frais, mêlant sans scrupules ses fonds privés et les deniers de l’État. Il ira jusqu’à, selon les spécialistes, disposer à sa guise d’un train spécial, d’une armada de limousines et de trois aéroplanes. Passionné d’art, il acquiert également de nombreux tableaux, qu’il destine au Führermuseum, cet immense musée d’art qu’il projette de construire à Linz. L’un de ses achats les plus fameux est L’Art de la peinture (1666) de Johannes Vermeer, acquis en 1940 pour 1,65 million de Reichsmarks. La toile a été retrouvée dans une mine de sel parmi des centaines de tableaux, dont de nombreuses œuvres volées. Les héritiers de son ancien propriétaire, le noble autrichien Jaromir Czernin, ont tenté de la récupérer. Mais la commission autrichienne sur la restitution des œuvres d’art volées par les nazis a rejeté leur recours, estimant que l’achat ne s’était pas fait sous la contrainte. L’œuvre, exposée au Musée d’art et d’histoire de Vienne, reste propriété de l’État autrichien…

Dans son testament de 1938, Adolf Hitler lègue à sa future épouse Eva Braun et à ses deux sœurs Angela et Paula des rentes de 12 000 Marks par an. Dans un nouveau testament privé qu’il rédige le 29 avril 1945 dans son bunker à Berlin (la veille de son suicide), il ajoute léguer « ce qu’il possède, pour autant que cela ait encore de la valeur, au parti ». Ou, si le parti n’existe plus, à l’État. Il rappelle que sa collection d’art est destinée au futur musée de Linz. Sa sœur Paula s’est longtemps battue pour recevoir sa part d’héritage. Elle a obtenu partiellement gain de cause en 1960, mais est décédée quatre mois plus tard. Qu’est devenu le reste ?

Tragique infortune que d’être possiblement destinataire(s) d’une fortune si sordidement répugnante…

Divers enquêteurs ont prétendu qu’Hitler avait placé de l’argent en Suisse. Citant des documents déclassifiés des services de renseignement américains, un ouvrage de 1997, Les banquiers secrets d’Hitler, établit qu’un compte privé avait été ouvert « à la filiale bernoise de l’Union de banques suisses » et que ce compte était géré par un proche d’Hitler, Max Amann, directeur de la maison d’édition Eher-Verlag qui avait publié Mein Kampf. Le compte devait abriter une partie des royalties dégagées par le best-seller. Ce compte privé est aussi évoqué par Jean Ziegler dans son ouvrage explosif de 1997 La Suisse, l’or et les morts, où il dénonçait le blanchiment par la Suisse de l’or volé par les nazis. En 2014 encore, le documentaire britannique Hitler : La fortune cachée a ravivé cette piste suisse, indiquant que le compte bancaire aurait contenu des valeurs pour l’équivalent de 265 millions d’euros actuels. Cris Whetton, dans son ouvrage de 2003 « La fortune d’Hitler », établit que la fortune au totale s'élèverait à 3,6 milliards de dollars actuels ! Qui en sont les ayant-droits ? Tragique infortune que d’être possiblement destinataire(s) d’une fortune si sordidement répugnante…

Le mystère reste complet. La Commission indépendante d’experts suisse, spécialisée sur la Seconde Guerre mondiale, s’est penchée sur la question en s’interrogeant sur un hypothétique fonds en déshérence. Dans son rapport de 2001 Camouflage, transfert, transit. La Suisse, plaque tournante des opérations occultes du régime nazi, elle affirme ne pas avoir trouvé confirmation de l’existence de ce compte. Les experts ont pu identifier quelques rares comptes de subalternes nazis. Mais aucun des grands dignitaires. « Si des comptes ont pu exister temporairement, il est clair que leurs détenteurs les ont fait disparaître bien avant la fin de la guerre », indique la Commission Bergier dans son rapport final de 2002.

Un jour sans doute, la clarté sera faite. Alors, assurément la généalogie y jouera une bien délicate partie… !