[INTERVIEW] Portrait d'Emmanuelle Polack - La mémoire au revers des tableaux

Portrait d’Emmanuelle Polack, Docteure en histoire de l’art, spécialiste reconnue du marché de l’Art sous l’Occupation, Chargée de mission au Louvre

Emmanuelle Polack appartient à ces personnalités que la curiosité a conduites vers un sujet, puis que la conviction a transformées en combattantes. Historienne de l’art, chercheuse, autrice et pédagogue, elle avance avec une énergie chaleureuse et un profond sens de la justice. Sa ténacité, elle la revendique elle-même volontiers. Derrière l’exigence scientifique, il y a une femme attentive aux rencontres, aux fidélités et aux histoires familiales longtemps tues, mais jamais oubliées.

Depuis près de vingt ans, elle consacre son travail aux œuvres spoliées sous l’Occupation, à leur parcours et aux familles auxquelles elles ont été arrachées. Un engagement devenu, selon ses propres mots, sa « barricade ».

Deux passions réunies par l’Histoire 

Emmanuelle Polack a une formation initiale d’historienne, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale. C’est en conjuguant cette formation à sa passion pour l’art qu’elle devient historienne de l’art.

En effet, très vite, une contradiction la saisit : comment le marché de l’art a-t-il pu continuer à prospérer au cœur d’une période marquée par les persécutions, les exclusions et les spoliations ? Cette question signe le point de rencontre de ses deux passions. 

En explorant les archives, elle découvre un marché loin d’avoir été paralysé par l’Occupation. Les ventes se poursuivent, les œuvres circulent, les collections changent de mains. Et derrière l’apparente normalité des transactions se dessinent d’autres réalités : ventes forcées, administrations provisoires, propriétaires dépossédés, interventions du régime de Vichy et des autorités allemandes.

C’est dans cet angle mort de l’histoire de l’art qu’elle choisit de s’engager. Non pour séparer l’étude des œuvres de celle des hommes, mais au contraire pour les réunir : comprendre ce qu’un tableau a traversé, c’est aussi retrouver ceux à qui il a appartenu et les circonstances dans lesquelles il leur a été arraché.

Une rencontre décisive

Au fil de ses recherches, un nom revient : celui de Rose Valland. Pendant l’Occupation, cette conservatrice attachée au musée du Jeu de Paume observe et consigne clandestinement les déplacements des œuvres pillées. Emmanuelle Polack s’intéresse à cette femme longtemps restée en marge du monde officiel des musées malgré un travail exceptionnel.

Elle contacte l’Association pour la Mémoire de Rose Valland, découvre de nouvelles archives et propose une exposition au Centre d’histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon. Présentée en 2009, cette exposition devient une étape fondatrice. Elle donnera lieu à un livre pour la jeunesse, une bande dessinée et la publication des Carnets de Rose Valland avec Philippe Dagen.

Le verso est bavard

Lorsqu’elle peut examiner une œuvre, Emmanuelle Polack commence toujours par la retourner. « Le verso est bavard », explique-t-elle : étiquettes, numéros ou marques de transport peuvent révéler une vente, un marchand, un ancien propriétaire. 

Le travail consiste ensuite à reconstituer sa trajectoire, notamment entre 1933 et 1945. À qui appartenait-elle ? Quand a-t-elle changé de mains ? Ce transfert était-il libre ou contraint ?

La collection Dorville : une enquête emblématique

En 2012, un workshop au Getty à Los Angeles la réunit avec une poignée de spécialistes internationaux du marché de l’art sous le IIIe Reich — elle est la seule Française du groupe. Une semaine après son retour, l’affaire éclate : à Munich, plus de 1 500 œuvres sont découvertes chez Cornelius Gurlitt, fils d’Hildebrandt Gurlitt, marchand d’art pendant la période hitlérienne. Certaines ont été spoliées à des familles juives sous le régime nazi. Emmanuelle Polack est alors recrutée par le gouvernement fédéral allemand pour retracer la provenance des œuvres d’origine française présentes dans ce fonds.

C’est dans ce cadre qu’elle étudie un portrait de femme peint par Jean-Louis Forain. Au dos, une étiquette indique qu’il a figuré, sous le numéro 176, dans une vente organisée à Nice en juin 1942.

Intriguée, elle retrouve le catalogue de la vente — jusque dans une bibliothèque portant le nom de l’écrivain Romain Gary —, puis le procès-verbal du commissaire-priseur, qu’elle finit par obtenir après plusieurs relances. « Je suis un pitbull, dit-elle : dès que j’ai mon os, je le ronge, je ne le lâche pas. » Le document révèle que la vente s’est déroulée sous administration provisoire, l’un des instruments utilisés par Vichy pour déposséder les propriétaires juifs.

La collection appartenait à Armand Dorville (dont les ayants droit sont aujourd’hui représentés par ADD Associés). Derrière l’apparence d’une vente ordinaire se cache donc une opération de spoliation.

Lorsqu’elle présente ses découvertes à l’Institut national d’histoire de l’art, Antoine Djikpa (Associé – Président du Groupe ADD) lui pose une question simple : a-t-elle retrouvé les ayants droit ?

La réponse est non.

Cette question révèle immédiatement la complémentarité des métiers. L’historienne peut établir la spoliation. Mais la généalogie successorale est indispensable pour retrouver les héritiers et permettre une restitution effective.

À la fin de son contrat à l’INHA, Emmanuelle Polack rejoint ADD Associés et participe à la création du département consacré à la recherche de provenance. Dix ans plus tard, le travail de ce département d’ADD a permis de retrouver et de restituer trente œuvres à la famille d’Armand Dorville, dont tout récemment La Buveuse d’absinthe de Félicien Rops par la ministre belge.

De la recherche à la réparation

Ces démarches sont longues. Les archives peuvent être fermées, incomplètes ou dispersées. Les institutions ont aussi longtemps vécu la restitution comme une perte, alors qu’elle constitue une réparation.

Il a fallu ouvrir les fonds, numériser les catalogues, convaincre les professionnels et faire évoluer les mentalités. La multiplication des bases de données, la numérisation des dossiers d’œuvres, des archives de commissaires-priseurs et des fonds diplomatiques permettent désormais de croiser des informations autrefois dispersées. La recherche de provenance s’est aussi structurée sur le plan académique : un diplôme universitaire lui est consacré à Nanterre, tandis qu’Emmanuelle Polack intervient ponctuellement dans le master « Biens sensibles et recherche de provenance » de l’École du Louvre. Pour elle, la discipline connaît aujourd’hui un véritable « âge d’or ».

Cette persévérance a contribué à une avancée majeure : portée par la ministre de la Culture Rima Abdul-Malak, la loi-cadre promulguée le 22 juillet 2023 permet désormais de restituer les biens culturels intégrés aux collections publiques lorsqu’il est établi qu’ils ont été spoliés dans le contexte des persécutions antisémites.

Pour Emmanuelle Polack, cette loi représente un aboutissement : « mon Graal ».

Au Louvre, interroger les acquisitions de la guerre

En 2019, la publication du livre Le Marché de l’art sous l’Occupation donne lieu à une exposition au Mémorial de la Shoah. Le président-directeur du musée du Louvre s’y rend. À l’issue de sa visite, elle lui présente un catalogue intitulé :  Musées nationaux. Nouvelles acquisitions, septembre 1939 – septembre 1945. Elle l’interroge alors sur ces acquisitions réalisées en pleine période de persécution et de dépossession systématique des collectionneurs juifs, et lui propose d’en étudier la provenance. Quelques mois plus tard, elle est recrutée comme chargée de mission au musée du Louvre.

Travailler depuis une institution publique a pour elle une signification particulière. Puisque l’État français a participé aux persécutions, il lui appartient aussi de contribuer à la reconnaissance et à la réparation.

Des tableaux comme témoins silencieux

Cette exigence scientifique s’accompagne d’un profond désir de transmission.

Au Chambon-sur-Lignon, elle est commissaire scientifique d’une exposition consacrée au marché de l’art sous l’Occupation. Quatre œuvres restituées aux ayants droit Dorville y sont présentées.

Dans une vitrine figurent aussi les fichiers de Drancy de plusieurs membres de la famille, déportés et assassinés à Auschwitz. Les tableaux deviennent alors des « témoins silencieux » des persécutions.

« Une œuvre d’art ne remplacera jamais une vie humaine », insiste-t-elle. Mais son parcours peut aider à comprendre les mécanismes de la dépossession et rendre visibles ceux qui en furent victimes.

Le jeune public occupe une place centrale dans cette démarche. Livres, bandes dessinées, expositions : elle multiplie les voies d’accès pour transmettre l’histoire et inviter les nouvelles générations à rester vigilantes.

Une famille de cœur fondée sur la confiance

Dans son parcours, Emmanuelle Polack cite deux figures déterminantes : Laurence Bertrand Dorléac, pionnière de l’histoire de l’art sous l’Occupation, et Philippe Dagen, son directeur de thèse. Tous deux lui ont permis d’avancer « comme un saumon à contre-courant ».

« Famille de cœur, moi, ça me parle énormément, confie-t-elle. Je suis adoptable. »

Une formule qui dit, avec humour et sincérité, ce que représente pour elle sa famille de cœur : les personnes qui lui ont accordé leur confiance au moment où elle en avait besoin.

ADD Associés lui a notamment offert une ressource rare : le temps. Le temps d’ouvrir les cartons, de suivre les indices, de rencontrer les familles et d’attendre que les procédures aboutissent. Elle apprécie aussi cette fidélité plus simple : qu’on continue, des années après son départ, à convier les anciens aux pots et aux anniversaires de l’entreprise.

Dix ans après la création du département Provenance, elle se réjouit de voir les graines semées fructifier, notamment à travers Éléonore Delabre, qui poursuit aujourd’hui ce travail avec la même passion et la même ténacité.

Chacun choisit sa barricade

Emmanuelle Polack ne prétend pas que toutes les œuvres pourront être retrouvées, ni toutes les injustices réparées. Mais elle croit à la nécessité de chercher. La mémoire ne peut plus, selon elle, se limiter à la prise de conscience ou à la commémoration. Elle doit désormais se traduire en actes : ouvrir les archives, numériser les catalogues, documenter les spoliations, retrouver les héritiers et rendre possible la restitution. C’est en ce sens qu’elle parle moins d’un « devoir de mémoire » que d’un véritable « travail de mémoire ».

« Dans la vie, chacun choisit sa barricade », dit-elle.

Elle a choisi la sienne. Et derrière les tableaux, ce sont toujours les personnes qu’elle cherche à retrouver.